ANALYSE · MARCHÉ AUTOMOBILE
L’Europe accélère sur l’électrique, les DROM regardent passer le train !!!
La Norvège à 97 %, le Danemark à 66 %, l’Allemagne à 18 % — pendant ce temps la Martinique plafonne à 4,9 % de véhicules électriques dans ses immatriculations. Bilan sans complaisance d’un fossé qui se creuse.
Jean-Marc Wollscheid | GTMAG.fr | Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion | Mai 2026
Pendant que l’Europe reconfigure en profondeur son rapport à la mobilité, que les Scandinaves roulent massivement électrique depuis des années et que même la France hexagonale dépasse les 17 % d’immatriculations BEV en 2025, nos territoires d’Outre-mer — Martinique, Guadeloupe, Réunion, Guyane — se traînent à des niveaux qui feraient rougir n’importe quel planificateur européen. La question n’est plus de savoir si la transition va arriver. Elle arrive. La vraie question c’est : nos îles vont-elles la subir ou la piloter ???
97 % Norvège (2025) | 66 % Danemark (2025) | 17,4 % UE moyenne (2025) |
4,9 % Martinique (2024) | 7,2 % Martinique T1 2025 | 10 % Réunion (2024 moy.) |
L’Europe du Nord : leçon de rattrapage pour tout le monde
Soyons francs : quand on regarde les chiffres européens 2025, on prend une claque. La part des voitures électriques a atteint 19,5 % du marché automobile européen, avec une progression de 29,7 % des livraisons sur l’année. Ce n’est plus une tendance de niche, c’est un basculement structurel qui s’opère sous nos yeux — ou plutôt, sous les yeux de certains.
En tête de cortège, la Norvège qui frôle les 97 % d’immatriculations électriques en 2025. Un modèle souvent cité, souvent envié, rarement compris dans sa profondeur : des politiques fiscales cohérentes depuis 30 ans, une infrastructure de recharge dense, un pouvoir d’achat élevé, et surtout une volonté politique d’aller au bout de la transition. Ce n’est pas de la magie nordique, c’est de la stratégie.
Derrière, le Danemark à 66,5 % et la Finlande, la Suède, les Pays-Bas qui dépassent tous les 35 %. En France hexagonale, la progression est là : +12,5 % en 2025, avec 326 922 VE immatriculés, représentant 18,9 % du marché. L’Allemagne, après une traversée du désert post-suppression des primes en 2023, rebondit à +43,2 % avec 545 142 unités. L’Espagne explose à +77 %.
Même les pays à la traîne comme l’Italie (4,2 % en 2024) ou l’Espagne (5,6 %) ont entamé leur rattrapage à coups de politiques industrielles volontaristes. La concurrence des véhicules chinois — BYD en tête — a aussi considérablement abaissé le prix d’entrée sur le segment électrique. La donne a changé pour tout le monde. Sauf, visiblement, pour nos îles.
Comparatif Europe — Part des VE dans les immatriculations 2024–2025
| Pays | Part VE 2024 | Part VE 2025 | Tendance |
|---|---|---|---|
| ?? Norvège | 88,9 % | 97,2 % | ▲ Leader |
| ?? Danemark | — | 66,5 % | ▲ Très fort |
| ?? Suède | — | ~40 % | ▲ Fort |
| ?? Pays-Bas | 34,7 % | ~37 % | ▲ Fort |
| ?? Belgique | 28,5 % | 33,7 % | ▲ Solide |
| ?? Royaume-Uni | 19,6 % | ~22 % | ▲ Correct |
| ?? France | 16,9 % | 18,9 % | ▲ En marche |
| ?? Allemagne | 13,5 % | 18,4 % | ▲ Rebond |
| ?? Espagne | 5,6 % | ~10 % | ▲ +77 % |
| ?? Italie | 4,2 % | ~6 % | ► En retard |
| ?? Pologne | 3 % | ~4 % | ▼ Stagnation |
Et les DROM dans tout ça ??? Retard sidérant !!!
Voilà où ça fait mal. Pendant que l’Europe enregistre une moyenne de 17,4 % de BEV sur ses immatriculations, les DROM sont très loin du compte. Sur 100 voitures neuves achetées en France hexagonale, 17 sont électriques. En Martinique, ce chiffre tombe à 4,9 % en 2024. En Guadeloupe, c’est mieux mais pas glorieux non plus. À Mayotte ? On plafonne à 0,5 %. Moins que la Pologne, messieurs dames!!!
La Réunion tire légèrement son épingle du jeu avec un taux de 15,1 % en 2024 — le seul DROM à se rapprocher sérieusement de la moyenne européenne. Mais même là, le premier trimestre 2025 a sonné l’alarme : les ventes BEV ont chuté de 32,1 % à la Réunion, dans un contexte de changement de fiscalité régionale qui a brutalement refroidi l’ardeur des acheteurs. Leçon : quand les aides disparaissent, les ventes s’évaporent. Personne n’a appris de l’expérience allemande.
Comparatif DROM — Part des VE dans les immatriculations
| Territoire | Part VE 2024 | Part VE T1 2025 | Situation |
|---|---|---|---|
| ? La Réunion | 15,1 % | 12,3 % | ▼ Recul |
| ? Guadeloupe | ~8 % | 6,5 % | ▼ En recul |
| ? Martinique | 4,9 % | 7,2 % | ▲ Signal |
| ? Guyane | <5 % | ~4 % | ► Marginal |
| ? Mayotte | ~0,5 % | ~0,5 % | ◼ Quasi nul |
« La Martinique est complètement adaptée aux véhicules électriques : petits trajets, topographie favorable, réactivité en milieu urbain. Alors pourquoi seulement 4,9 % ? »
— Frédéric Lebel — Chef des ventes Mercedes-Benz Martinique émission ‘Parechoc’ de Gtmag.fr
Les freins que personne ne veut vraiment lever
Le paradoxe martiniquais mérite qu’on s’y arrête. Nos géographes, nos ingénieurs, nos vendeurs automobiles eux-mêmes le disent : une île comme la Martinique est idéale pour l’électrique. Petits trajets quotidiens (moins de 50 km en moyenne), topographie qui favorise la récupération d’énergie au freinage, pas d’autoroute longue distance. La logique voudrait qu’on soit en pointe. On est en fond de classement. Alors, qu’est-ce qui coince ???
Premier frein : le prix. Minimum 25 000 € pour entrer sur le segment BEV sans aide sérieuse. Rapporté au revenu médian martiniquais, c’est simplement hors de portée pour la majorité des ménages. Les bonus écologiques accordés en métropole ne s’appliquent pas automatiquement de la même façon dans les DROM, et les collectivités locales n’ont pas encore structuré de politique d’aide à l’achat digne de ce nom.
Deuxième frein : les bornes. Aux Antilles et en Guyane, les bornes déployées sont majoritairement des bornes 22 kW — ce qui implique des temps de charge de 4 à 6 heures là où l’Europe s’équipe en recharge ultra-rapide entre 20 et 40 minutes. L’infrastructure publique est insuffisante, les copropriétés tardent à s’équiper, et le consommateur martiniquais — déjà chauffé par les scandales du chlordécone, des carburants ou du coût de la vie — n’a pas envie de subir une nouvelle galère du quotidien.
Troisième frein : le réseau électrique insulaire. Les réseaux électriques des DROM sont des petits systèmes isolés, pas reliés à un continent. EDF Martinique, EDF Guadeloupe — ce sont des réseaux fragiles, en cours de décarbonation certes, mais qui ne peuvent pas encaisser une bascule massive vers l’électromobilité sans renforcement préalable des capacités.
⚡ Signal encourageant en Martinique
Au T1 2025, les BEV représentaient 6 % des volumes VN en Martinique, contre 4,2 % au T1 2024, soit une progression de +23,2 % en volume. Dans un marché global en contraction de 13,2 %, le segment électrique résiste mieux que le reste. Mercedes-Benz Martinique prend la tête des ventes BEV avec EQB, GLC et GLA. Et l’arrivée de Leap Motor via Blue Automobile représente un nouveau challenger direct à BYD sur le segment abordable.
Ce que l’Europe a compris que nos territoires n’ont pas encore fait
La réussite norvégienne ou danoise n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’une combinaison de facteurs que nos territoires n’ont pas encore réunis : exonération de TVA sur les VE, péages gratuits, places de stationnement gratuites, avantages fiscaux sur les flottes d’entreprise, et surtout une infrastructure de recharge rapide, homogène et dense. Il a fallu 20 ans pour bâtir ça. Nos DROM ne peuvent pas se payer le luxe d’attendre 20 ans de plus.
Ce qui est frappant dans le cas de l’Allemagne, c’est de voir à quelle vitesse les ventes se sont effondrées en 2024 après la suppression des primes gouvernementales — puis à quelle vitesse elles ont rebondi (+43,2 %) quand les constructeurs ont baissé leurs prix. C’est la leçon n°1 pour nos territoires : le marché électrique est un marché d’aides et de prix, pas de conviction environnementale. Chez nous, l’aide à l’achat est anémique, et le prix est dissuasif. CQFD.
? La Guadeloupe en avance sur la Martinique
En 2023, la Guadeloupe enregistrait 929 immatriculations BEV (5,4 % du marché), contre une Martinique à 4,9 % seulement en 2024. GBH s’est imposé en Guadeloupe avec près d’1 VE sur 2 vendus sous ses marques. L’arrivée de BYD, qui prend la tête des ventes BEV au T1 2025 en Guadeloupe avec 41 unités, montre que le chinois électrique abordable est le vrai game changer que nos marchés attendaient.
« Le consommateur ne sait plus tellement où aller. Il ne consomme pas, il attend de voir ce que va donner l’avenir. »
— Philippe-Alexandre Rebboah — Président du SICR, La Réunion · Janvier 2026
2026 : l’accélération forcée ou le décrochage définitif ???
Les signaux sont contradictoires mais il y a une réalité incontournable : l’échéance européenne de 2035 — fin des ventes de voitures thermiques neuves — s’applique aussi aux DROM. Ce n’est pas une loi lointaine et abstraite, c’est un compte à rebours qui tourne. Dans moins de dix ans, nos concessionnaires ne pourront plus vendre que du VE neuf.
La bonne nouvelle, c’est que les facteurs d’accélération sont là. BYD s’est implanté dans tous nos territoires. Leap Motor arrive en Martinique via Blue Automobile. Les prix des VE d’entrée de gamme ont baissé sous les 20 000 € avec certains modèles chinois. Le réseau EZdrive développe ses bornes dans les quatre DROM. Et les collectivités commencent — timidement, trop timidement — à réfléchir à des dispositifs d’aide structurés.
La mauvaise nouvelle, c’est que la dynamique reste fragile. Un changement de fiscalité régionale à la Réunion a suffi à faire chuter les ventes de 32 % au T1 2025. Un conflit social en Martinique au second semestre 2024 a laminé le marché auto de -21,8 %. Dans ces conditions, la transition électrique ressemble à une plante tropicale sous perfusion : elle peut pousser vite, mais elle peut aussi mourir d’un seul choc.
Ce que GTMAG en retient !!!
Les DROM ne partiront jamais de zéro dans cette transition. On a les îles, la géographie, la logique économique : tout plaide pour l’électrique en Martinique. Des petits trajets, de l’énergie solaire en abondance, des constructeurs chinois qui cassent les prix. Les arguments pour passer à l’électrique n’ont jamais été aussi solides.
Mais on a aussi la facture sociale, le pouvoir d’achat sous pression, des bornes de recharge qui datent d’une autre époque, et des politiques publiques qui réagissent plutôt qu’elles n’anticipent. L’Europe du Nord a investi sur 20 ans. Nos collectivités ont largement le temps de rater le coche si elles continuent à tergiverser.
La Martinique à 4,9 % de VE en 2024 quand l’Europe est à 17,4 % ? Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix — ou plutôt une série d’absences de choix. Et le temps presse. Parce que pendant qu’on regarde passer le train, les Danois eux, conduisent déjà le leur. En silence. Électrique!!!
Éditorialiste automobile · GTMAG.fr · Martinique
Sources : ACEA 2025 · Roole Data · INSEE Bilan Économique 2024 · La1ère.fr · AVERE Martinique · EZdrive DROM